Le commerce des Allongés, Alain Mabanckou

Le commerce des Allongés, Alain Mabanckou

Le commerce des allongés Alain Mabanckou Marie Jouvin Trouble Bibliomane
Le commerce des Allongés, Alain Mabanckou – Trouble Bibliomane

Quelle importance a la mort s’il est toujours possible de conclure quelques frasques les deux pieds en avant ? Définitivement aucune, si ce n’est se faire de nouveaux compères dans l’ultime demeure de terre et de pierre. Cette année, Alain Mabanckou se délecte d’un récit morbide faisant fi des commodités du réel. Epopée fantastique et surnaturelle, Le commerce des Allongés publié aux éditions du Seuil casse les codes et empoigne le lecteur dans un règlement de comptes qu’il n’est pas près d’oublier.

Liwa Ekimakingaï menait une existence plutôt simple de cuisinier à l’hôtel Victory Palace de Pointe-Noire. Le jeune homme vivait chez Mâ Lembé, sa grand-mère, sa génitrice étant morte en couche. Il avait presque tout à l’exception d’Adeline, une sublime jeune femme rencontrée un soir de 15 août lors de la fête de l’indépendance. Elle répondait à ses avances mais gardait toutefois un semblant d’inaccessibilité. Voilà une histoire plutôt commune si le jeune congolais ne s’était retrouvé quelques jours plus tard en train d’assister à sa propre veillée funèbre au cimetière du Frère-Lachaise. Famille et chanteuses-pleureuses sont désormais là pour célébrer le défunt durant quatre jours, après quoi il pourra s’en aller en paix. Mais trop de détails échappent à ce prématuré d’outre-tombe pour un quelconque repos éternel, il est temps d’enquêter, et pourquoi pas de se venger ?

« Le soir, tous les chats sont gris, et ces femmes s’habillent en noir, le visage badigeonné de kaolin parce qu’elles chantent, dansent, pleurent avec les esprits, se dissolvent dans le mystère de la nuit et préparent ton chemin vers Mpemba, le nom que les légendes des Babembés attribuent à ce territoire désertique où le soleil se couche pour toujours, où ceux qui y échouent ne feront que marcher, marcher tout droit, sans l’opportunité de revenir sur leurs pas au risque d’être métamorphosés en statue de sel. »

Alain Mabanckou embarque son lecteur dans un excellent roman plus cocasse que jamais, il faut bien se l’avouer, entre les voisins de l’autre monde – un DRH à l’épitaphe truffée de fautes, une femme-corbeau inquiétante, et le cimetière qui défie quelques lois scientifiques. Si tout devient obsolète, la quête amoureuse reste intacte pour retrouver la chère Adeline dont le personnage principal est obsédé. Qu’elle prenne une tournure surnaturelle n’a donc rien de surprenant, Le commerce des Allongés brille par cette hybridité particulièrement bien dosée pour nous égarer de temps à autre, nous rattraper au vol et nous faire retomber sur nos pieds quand il est nécessaire de mettre le point sur quelque chose.

Ce quelque chose, c’est tout l’aspect social dressé dans le roman par l’écrivain franco-congolais qui n’hésite pas à esquisser les affres d’une société qui s’embourbe dans ses inégalités même la mort aux trousses. S’opposent alors le Cimetière des Riches dans lequel tout le monde rêve d’être enterré et celui où loge Liwa, bien moins prisé par les citoyens de Pointe-Noire. Rythmée, l’intrigue offre une tératologie sociétale qui en dit malheureusement long tout en confrontant ceux qui profitent du système monétaire et ceux qui le subissent. Soulevant invariablement des questions fatalistes que nous serions tous en mesure de nous poser sur les inégalités qui sévissent, Alain Mabanckou inquiète et fascine tout en proposant un récit terriblement plaisant. Sa légèreté macabre et décalée (que l’on aime secrètement ou non retrouver dans sa plume) prête à bien des sourires cyniques mais sincères.

En définitive, c’est un contraste maîtrisé et politisé qui berce le lecteur au cœur des luttes sans oublier l’absolue beauté de l’imaginaire culturel et ancestral congolais.

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