Le cabaret des mémoires, Joachim Schnerf

Le cabaret des mémoires, Joachim Schnerf

Le cabaret des mémoires, Joachim Schnerf – Trouble Bibliomane

Prix Orange du Livre en 2018, Cette nuit (Zulma) aura fasciné les lecteurs par sa grande fresque familiale en pleine période de Pâque juive. Cette rentrée littéraire, Joachim Schnerf propose un tout autre type de récit, un voyage immersif vers ce Cabaret des mémoires publié aux éditions Grasset. Celui d’une judéité qui garde les stigmates du passé, d’une histoire qu’il faudrait pourtant transmettre malgré l’indicible et l’inaudible.

A l’aube de sa première paternité, Samuel pense à sa grande-tante Rosa, dernière survivante d’Auschwitz. Il se remémore les souvenirs d’enfance au cœur de l’été vosgien durant lequel il se changeait, accompagné de ses cousins, en cow-boy au travers du désert texan pour atteindre Shtetl City, cet eldorado loin de tout où avait émigré Rosa après la guerre. Elle y avait érigé un cabaret où chaque soir elle racontait à demi-mot le drame de sa vie. Façon d’exorciser la douleur ou non, il est temps pour elle de faire ses adieux à la scène tandis que de son côté, le futur père prend la relève avec la lourde tâche de transmettre le vestige des souffrances que l’on ne raconte pas.

« C’est en 1953 qu’elle avait cloué les premières planches de la maison qui deux ans plus tard deviendrait son cabaret la première bâtisse de la future ville de Shtetl City. Rosa ne voulait pas écrire, elle ne voulait pas filmer, Rosa deviendrait une femme de scène, les planches seraient son mémorial. »

Il y aura eu l’enfance puis l’âge adulte, tous deux ornés par la question de la transmission et du devoir de mémoire. Joachim Schnerf offre une possibilité de réponse à un questionnement ô souvent amené, ici sous un récit d’une grande beauté tout en ravivant de multiples interrogations : comment raconter la Shoah ? Quelle est notre légitimité à la dépeindre à la place des victimes ? Comment perpétuer dignement le souvenir des disparus ?

A cela, pas de bonne ou de mauvaise réponse, juste le poids d’un passé qui nous transcende forcément, dans l’histoire collective d’une communauté ou non. Alors Rosa, ultime survivante des heures sombres de l’Histoire devient cette figure déique et métaphorique dans les yeux de l’enfant qui s’accapare et découvre d’une certaine manière sa propre âme juive de toute son innocence juvénile. Cette candeur qui ne voit en Rosa qu’une héroïne, forte et indépendante au fin fond du désert sans y voir encore la victime brisée par le glas du pouvoir en place quelques décennies plus tôt.

L’âge de raison oblige : le personnage principal grandit et comprend les histoires à décrypter sur le bout des lèvres, la pudeur, les traumas que l’on ne mentionne jamais et cette même angoisse de devoir transmettre à un nouveau-né ce passé qui le construira toute sa vie par la force de la filiation. Sa femme s’y oppose pourtant, le priant de laisser le nourrisson tranquille encore quelques jours, « au moins jusqu’à la circoncision, après tu pourras partager toutes tes névroses » comme lui suggère-t-elle.

Préserver de l’absolue brutalité du monde ou initier à l’essence commune d’un peuple dans ses premiers instants a tout du choix cornélien auquel seul le langage de la tragédie peut répondre. Alors Joachim Schnerf l’aborde d’une écriture poétique, fabuleuse, elle-même intimidée par ses propres questionnements impétueux. Il fait de ce roman son ultime acte mémoriel, celui de personnages qui toute génération et âge confondus se seront passés le flambeau de noms et prénoms qui auront survécus outre les camps, outre la douleur, au travers les souvenirs que d’autres se seront transmis.

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