Entretien avec Marie-Noëlle Hébert : « Je ne voulais pas voler le combat de quelqu’un d’autre »

Entretien avec Marie-Noëlle Hébert : « Je ne voulais pas voler le combat de quelqu’un d’autre »

Marie Noelle Hébert Trouble Bibliomane

Cette rentrée littéraire, la mine à plomb de l’illustratrice et scénariste montréalaise Marie-Noëlle Hébert fait mouche. Avec La Grosse Laide, l’autrice évoque dans sa première bande dessinée l’adolescence et un rapport au corps souvent anxiogène. Pour le blog, je suis allée à sa rencontre dans les locaux de sa maison d’édition française.

Comment s’est déclaré votre goût prononcé pour le dessin ?

Marie-Noëlle Hébert (MNH) : « Le dessin a toujours été très encouragé chez moi. Ma mère dessinait déjà mais avec davantage de contrôle. Au secondaire (ndlr : le lycée), on resserre invariablement le cursus donc je me suis tournée vers l’Histoire de l’Art puis l’écriture de scénario. J’en ai fait une conclusion assez simple : rien ne me plaisait plus que le dessin. J’ai donc fait une attestation d’études collégiales au Collège Salette en illustration publicitaire et j’ai compris assez rapidement que mon coup de crayon était différent de celui des autres étudiants. Suite à ce déclic, je me suis plongée dans ma bande dessinée tout en envoyant mon travail à des éditeurs. En parallèle, j’ai pris des cours avec l’illustrateur et critique Jimmy Beaulieu qui m’a énormément appris. Ce parcours, ce fut en réalité le début d’une relation de confiance entre mon dessin et moi-même. »

Le contraste entre le titre de la bande dessinée et l’illustration est très présent. Pourquoi ce choix ?

MNH : « Le titre m’est venu en me plongeant dans mes journaux intimes, je m’y qualifiais de « grosse laide ». J’ai tout de suite compris que cette façon de parler de moi serait celle qui représenterait au mieux ma bande dessinée. Dans mon esprit ce n’était pas provocateur, je m’étais vue ainsi pendant des années. Bien sûr, le titre contraste avec sa typologie et mon portrait sur la première de couverture. La connotation est très douce voire fragile, ça fait aussi partie de moi. »

Il n’est plus très commun d’utiliser la mine à plomb pour construire tout un album. Etait-ce une façon de se démarquer ?

MNH : « Non, pas vraiment. Je travaille à temps plein et je n’ai pas forcément le temps d’explorer de nombreux médiums. Comme j’ai une fâcheuse tendance au perfectionnisme, je me suis concentrée sur ce dont j’étais déjà bonne pour m’améliorer encore et encore. La mine à plomb  est particulière pour moi, je me sens en contrôle quand je l’utilise. D’ailleurs, mon éditeur québécois appréciait particulièrement le fait que cette première bande dessinée soit en noir et blanc. »

Lorsque l’on illustre une bande dessinée comme celle-ci qui évoque de nombreux moments intimes, comment fait-on le tri dans ses souvenirs ?

MNH : « J’ai déroulé ma vie comme une frise chronologique dans laquelle j’ai inséré les périodes-clé liées à mon corps, à mes parents, à mes amis. J’ai également relu les appréciations des professeurs à mon sujet, le manque de confiance revenait souvent. Avec toutes ces données, j’ai construit le scénario et mon cerveau a senti l’émotion arriver. Certaines périodes, je souhaitais absolument y insérer la découverte de la laideur à travers les séances shoping avec ma mère, l’impression de se voir dans un miroir grossissant et j’en passe, puis une amie m’a aidé à choisir les planches. C’est devenu davantage une question d’organisation. Quand j’ai enfin fait les dessins au propre, c’est là que l’émotion est revenue mais elle est restée en surface comme domptée par ce que je suis aujourd’hui. Je me rappelle de mon enfance, de ces douleurs toxiques ou des angoisses mais ce n’est plus moi et j’observe cela avec beaucoup de recul. »

Quelle a été la place des autres personnes dans ce processus ?

MNH : « Lorsque j’ai commencé La Grosse Laide, j’ai littéralement sorti tous mes amis de ma vie. Même en présence de mes parents j’éprouvais une certaine forme d’anxiété. En vérité, tous ces gens ont été exclus pour être ramenés d’une meilleure façon grâce à l’album. D’ailleurs, on dit régulièrement que c’est une bande dessinée sur les mots et c’est vrai, je suis entrée dans une période de grandes réconciliations, surtout avec mon père. Il a compris que j’avais besoin de faire cette recherche au creux de moi. Je n’avais plus envie de cacher mon corps, si je le faisais c’était uniquement pour moi, non pour les autres. »

La Grosse Laide est une façon de faire le deuil de ce passé ?

MNH : « Non, je ne crois pas. La personne que je décris dans ma bande dessinée n’est autre que moi à quatorze ans. Je ne l’aimais pas mais aujourd’hui j’éprouve beaucoup d’affection pour elle. J’avais de nombreuses qualités à cet âge, on me disait cultivée, charmante, drôle mais cette gène liée à mon poids perdurait et il fallait percer l’abcès. »

Souhaitiez-vous que les lecteurs s’approprient ce témoignage d’une façon ou d’une autre ?

MNH : « Justement, j’étais hors de tout ça. J’ai créé l’album avec beaucoup d’impulsivité, je choisissais énormément de dessins à ajouter au fur et à mesure. Un jour mon éditeur m’a lancé : « n’oublie pas que quelqu’un va te lire ! » (rires), j’ai pris conscience à ce moment-là de la place que ce fameux lecteur avait dans le processus. Je ne pouvais pas le mettre de côté. »

Etait-ce également une forme d’engagement anti-grossophobie ?

MNH : « Lorsque j’ai commencé La Grosse Laide, la grossophobie telle qu’on en parle aujourd’hui n’existait pas. Je vivais mon mal-être tout en ayant l’impression d’être une extraterrestre. Après avoir terminé la bande dessinée, je me suis demandé si je n’étais pas moi-même grossophobe puisque je n’étais pas grosse au moment où je l’ai commencée. Pour en être certaine, je l’ai fait lire à une militante anti-grossophobie, Julie Artacho, qui m’a encouragée dans ma démarche. Je ne voulais pas voler le combat de quelqu’un d’autre. Désormais lorsque j’en fais la promotion j’ai la sensation de bien plus assumer ce roman graphique car mon corps a changé, une forme de légitimité est arrivée. »

Vos prochains projets graphiques resteront dans le même thème ?

MNH : « A long terme, j’ai des projets personnels en rapport avec le poids mais pour l’instant j’adapte un roman en bande dessinée. Par moment j’ai également ce besoin d’être loin de moi tout en trouvant quelque chose de personnel dans le récit de quelqu’un d’autre. C’est aussi une façon de revenir vers moi différemment ! »

Lire la chronique sur La grosse Laide de Marie-Noëlle Hébert

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